Tensions sino-américaines: une période passionnante

Les tweets de Donald Trump, le 5 mai dernier, ont accentué les tensions entre la Chine et les Etats-Unis relançant brutalement les discussions sur les conditions d’un accord commercial. Aux nouveaux tarifs douaniers américains répondent des représailles chinoises sur les importations américaines. Cela remet en cause la longue période de calme qui avait débuté après la réunion du G20 le 1er décembre dernier.(j’avais déjà écrit sur ce point voir ici le 21 février 2019)

La volonté de Trump d’imposer de nouvelles contraintes à la Chine traduit son souhait de rapatrier des emplois aux USA, notamment dans le secteur manufacturier, mais aussi de réduire la dépendance des USA vis à vis de la Chine.
En 2018, le solde extérieur vis à vis de la Chine était déficitaire de 419 milliards de dollars en raison d’importations américaines très fortes et des exportations qui peinent à trouver leur place en Chine. Le graphe illustre parfaitement la situation inconfortable des américains.
La situation s’est aussi compliquée récemment. En effet, la contrepartie de cet excédent chinois sur les US était un financement chinois de l’économie US via notamment l’achat d’obligations de l’Etat américain. Cela a longtemps fonctionné et c’était une façon de se tenir l’un l’autre. La logique était la suivante: des débouchés pour les produits chinois sur le marché américain avec un financement de l’économie américaine par les chinois pour compenser le manque d’épargne des américains. Le fonctionnement du couple sino-américain était celui de la complémentarité. Cet équilibre change de nature parce que depuis de nombreux mois, le poids de la Chine dans le financement de l’économie US diminue. En mars 2019, le poids des actifs financiers américains détenus par la Chine dans l’ensemble des financement externe des USA était revenu au niveau bas observé en juin 2006.
L’équilibre de la relation entre les deux pays change et les Etats-Unis n’ont plus la capacité de peser sur la Chine comme ils pouvaient le faire par le passé. La Chine se démarque et souhaite davantage d’autonomie.

La Maison Blanche s’impatiente ainsi face à l’absence d’empressement des chinois à répondre à ses demandes. En taxant les importations chinoises, Washington souhaite peser sur l’activité de l’Empire du Milieu au risque d’y créer des tensions sociales fortes et forcer ainsi la main des autorités chinoises qui ne souhaitent pas prendre ce risque social. L’allure médiocre des indicateurs d’activité chinois depuis le début de l’année pourrait valider l’analyse de Washington et l’inciter à durcir encore le ton sur le plan commercial. Cette tactique n’est, cependant, pas forcément pertinente.

Au début de l’année 2019, le poids des Etats-Unis dans les exportations chinoises a nettement ralenti La dépendance chinoise aux US s’inverse alors que dans le même temps, les chinois relancent la « Belt and Road Initiative » (Nouvelles Routes de la Soie) dont l’objectif est de diversifier encore davantage les débouchés chinois. La Chine élargit ses débouchés et limite de fait l’influence des Etats-Unis sur sa conjoncture.

L’autre point de désaccord majeur entre Washington et Pékin porte sur la technologie. Il me semble que c’est le point majeur du différend entre les deux pays. Les chinois ont effectué un rattrapage technologique très rapide depuis une vingtaine d’années. Cela s’est traduit à la fois par des transferts de technologies mais aussi par des moyens considérables mis en oeuvre pour le faciliter. Cela a bien fonctionné et les chinois disposent désormais d’une avance sur les américains notamment dans la 5G et l’Intelligence Artificielle.
Cette remise en cause de la suprématie technologique américaine est un changement radical car les chinois ont les moyens de développer ces technologies sans l’appui des américains. Une telle situation aurait pu se présenter avec le Japon il y a quelques années mais les japonais sont toujours restés dans le giron des américains. Ce n’est pas le cas des chinois. Ils disposent d’un marché intérieur très vaste et des développements en dehors de la Chine qui sont très importants. Cela peut, dès lors, créer les conditions d’une dynamique technologique autonome.

La crispation de Washington a été très perceptible ces derniers mois sur le sujet. Les sanctions contre ZTE, en avril 2018, puis surtout contre Huawei, dès décembre de l’an dernier, ont montré cette sensibilité. Des pressions ont été faites sur des gouvernements européens pour qu’ils n’adoptent pas la technologie chinoise (voir par exemple ici ). De façon plus récente, Huawei a été blacklisté par Donald Trump (voir ici) et d’autres compagnies chinoises n’ont plus accès au marché américain comme China Mobile (voir ici).

L’enjeu est simple. Celui qui déterminera les normes sur ces nouvelles technologies aura un avantage comparatif considérable. Il pourra développer plus facilement les innovations utilisant ces technologies. C’est sur ce point que les négociations bloquent. Les chinois ont mis d’importants moyens pour disposer de cet avantage technologique et ils ne vont pas spontanément se mettre sous la coupe des américains. De la même façon, on ne peut imaginer que les américains acceptent spontanément l’avance des chinois et qu’ils fassent allégeance pour pouvoir utiliser les technologies de l’Empire du Milieu.

Ce bras de fer technologique ne se résoudra pas spontanément, aucun des deux pays ne fera allégeance, et donc la possibilité d’un accord entre les deux pays parait peu probable sauf à ce que la conjoncture chinoise se dégrade très rapidement mais ce n’est pas notre scénario.
Pourtant l’histoire ne s’arrête pas là. Le développement de la 5G, par exemple, est au cœur de nombreuses innovations et les pays autres que la Chine et les USA créent des activités faisant appel à cette technologie. Cela veut dire que le passage à grande échelle de ces innovations se fera via la probable utilisation de la technologie chinoise. Cela provoquera alors des tensions supplémentaires avec les américains. Emmanuel Macron a déjà pris position sur ce point (voir sa déclaration ici au Salon Vivatech)

La dynamique de l’économie mondiale change et l’équilibre nouveau ne sera pas trouvé rapidement. C’est la première fois dans l’histoire moderne qu’une telle situation s’observe. C’est la première fois que l’économie monde est susceptible de basculer vers une région nouvelle sur des critères liés aux innovations technologiques. Lorsque le cœur de l’économie monde est passé du Royaume Uni aux Etats-Unis, il y avait une continuité que l’on ne trouve pas dans la situation actuelle. L’Europe devra alors se positionner.
Cette transformation va bouleverser la dynamique de l’économie mondiale et forcément redistribuer les cartes entre les régions du monde.
Quand on vous dit que l’on vit une période passionnante.

Le rapport de force pourrait changer pour la Chine

L’ensemble des indicateurs chinois pour avril sont médiocres. L’accélération de mars n’est pas confirmée sauf dans l’investissement des entreprises publiques.

Trois remarques

1- Le soutien à l’activité tant fiscal que monétaire sont d’un effet limité. L’économie n’arrive pas franchement à basculer vers une croissance orientée par sa demande interne (les ventes de détail hors inflation sont à seulement 4.7% sur un an)

2- la reprise de l’investissement des entreprises publiques montre que la relance reste focalisée sur l’investissement et que les entreprises publiques jouent à nouveau un rôle important notamment après la reprise en main politique de Xi Jinping en décembre dernier.

3 – L’allure médiocre de la production industrielle est à rapprocher du ralentissement du commerce extérieur chinois. Les sanctions nouvelles des USA sont aussi une pression pour forcer la main des chinois pour un accord afin d’éviter des mouvements sociaux.

Une croissance qui resterait limitée en Chine serait ainsi une opportunité pour les américains dans le rapport de force entre les deux pays

Le rebond de la croissance est il durable ? Ma chronique hebdo

La croissance a accéléré en Zone Euro et aux Etats-Unis au cours du premier trimestre 2019 mais s’est infléchie en Chine.
Le pessimisme résultant de la contraction du commerce mondial observée depuis l’automne 2018 a-t-il été excessif ou ce rebond n’est-il qu’une respiration dans un environnement économique préoccupant ?  Ces questions vont déterminer l’allure des politiques monétaires et des marchés.
Sur ce point, la Fed n’a pas voulu s’engager lors de sa dernière réunion. Les « indications prospectives » (forward guidance) ont disparu, la banque centrale américaine ne voulant pas donner des possibilités d’interprétation sur ce qu’elle fera (c’est à mon avis pour cela qu’elle détourne l’attention en parlant d’autres mesures de l’inflation. Cela laisse un os à ronger).

Le graphe montre une croissance plus vive au cours des trois premiers mois de l’année de part et d’autre de l’Atlantique. Le ralentissement perçu en zone Euro depuis l’été 2018 ne s’est pas prolongé. Les chiffres espagnol et italien témoignent d’un fort rebond alors que la France s’essouffle un peu. Aux USA, l’expansion retrouve les allures du printemps et de l’été 2018.
Seule la Chine, parmi les grands pays, ne constate pas d’embellie. Son chiffre de progression de l’activité reste cependant proche de ceux constatés depuis 2 ans même si elle est 0.2 point en dessous de la moyenne trimestrielle de 2017 et 2018 (1.4 contre une moyenne de 1.6 par trimestre sur les deux années). Il n’y a, cependant, pas de rupture dans l’allure de la croissance.

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Une dynamique interne nourrit par l’emploi
Ce changement d’allure doit-il laisser penser que les inquiétudes étaient excessives et que finalement la croissance va repartir de l’avant. C’est la tentation que l’on peut avoir si l’on regarde les chiffres de l’emploi américain pour avril. Le nombre d’emploi progresse rapidement et le taux de chômage est au plus bas depuis 1969 à 3.6%.

Chris Giles, dans le FT de ce lundi, penche vers une dynamique qui n’aurait été que temporairement plus lente. L’emploi continuant de progresser tant aux US qu’en zone Euro, les revenus augmentent et solvabilisent des dépenses de consommation plus solides. La demande interne serait en conséquence plus forte que ce que l’on aurait pu attendre. Cette dynamique interne compenserait les effets négatifs du choc constaté sur le commerce mondial depuis l’été 2018. Une remarque néanmoins concernant les USA puisque dans les chiffres du PIB du premier trimestre, la demande privée n’a progressé que lentement.

Ce qui est dit sur les US est aussi juste pour la zone Euro. De part et d’autre de l’atlantique, l’allure de l’emploi en sortie de récession est comparable et donc la dynamique de revenu est aussi comparable. De ce point de vue, la zone euro n’a pas à rougir de ses performances en termes d’emploi.

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Une allure du cycle toujours préoccupante
Les inquiétudes sur la croissance globale viennent du ralentissement puis de la contraction des échanges à l’échelle mondial. Ce phénomène touche l’ensemble du secteur manufacturier. L’indicateur mondial mesuré à partir des enquêtes Markit est désormais proche du niveau d’étiage à 50.3. La zone Euro est la plus touchée comme le montre le graphe. L’indicateur synthétique est passé nettement sous le seuil de 50.
Ce changement d’allure des échanges est au cœur des préoccupations reflétant une contrainte supplémentaire sur l’économie globale.

Les profils des enquêtes ne se sont pas inversés au cours du premier trimestre et les interrogations sur le profil de l’activité demeurent d’autant que les indicateurs sur les commandes à l’exportation sont toujours en territoire de contraction (même l’indicateur de l’ISM aux USA est passé sous le seuil de 50).

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Une dynamique des investissements toujours préoccupante

Ce pessimisme des chefs d’entreprise se retrouve dans l’allure des commandes de biens d’équipement et in fine dans celle de l’investissement. Ces commandes, notamment en Allemagne, se sont contractées au cours des trois premiers mois de l’année 2019, créant une inquiétude sur l’allure de l’investissement au cours des prochains mois dans l’ensemble des pays de l’OCDE.

On ne peut pas avoir de rebond du cycle économique si l’investissement a une allure médiocre. On peut d’ailleurs s’interroger sur l’attente d’une accélération forte de l’investissement manufacturier en France (+11% en 2019 selon l’enquête du mois d’avril par l’INSEE) alors que les entreprises n’ont pas franchement dépensé en biens d’équipement au premier trimestre et parce que l’activité reste plus sur une allure modérée. J’avais traité de cette question dans ma chronique du 10 avril et ici

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La question sino-américaine n’est toujours pas réglée
Au-delà de ces interrogations sur le cycle économique, la vraie question est celle d’un comportement moins coopératif constaté à l’échelle global et qui est porteur d’incertitude et de risque.
En témoignent les mesures mises en œuvre par le président américain sur le commerce mondial depuis de nombreux mois maintenant. Cela a provoqué un choc sur le commerce mondial dont les Etats-Unis semblent d’ailleurs les principales victimes en raison de la hausse des prix des produits taxés entrant aux USA. Cette situation non coopérative a encore été mise en avant le week-end dernier avec la menace faite de taxer 200 milliards d’importations de Chine au taux de 25% au lieu de 10%. Ces nouvelles mesures prendraient effet le 10 mai prochain.

Cette nouvelle étape souhaitée par la Maison Blanche reflète le comportement des autorités chinoises quant à l’empressement des américains pour arriver à un accord selon les termes décidés à Washington. Les chinois ont des intérêts à défendre et ne veulent pas les sacrifier sur l’autel des intérêts américains.

Il y a trois questions qui vont créer de l’incertitude et de la volatilité dans les relations entre les deux pays.

D’abord il y a une forte interdépendance entre les deux. Le développement de l’un a été porté par le financement qu’il a assuré à l’autre. Une telle situation s’est traduite par un déficit commercial élevé pour les Etats-Unis dont la contrepartie a été le financement chinois de l’économie US. Les évolutions récentes sont peut-être le début d’un changement d’équilibre. C’est forcément une situation porteuse d’incertitude.

Le deuxième point est, en phase avec le point précédent, la volonté de la Chine de développer encore davantage la « Belt and Road Initiative » créant ainsi une assise plus large au développement chinois. Cela rendrait l’Empire du Milieu moins dépendant des USA, contribuant ainsi à la définition d’un nouvel équilibre. Sur ce point particulier, l’Europe a un rôle à jouer et est en première ligne dans les options prises par la Chine pour le développement de son modèle. C’est d’ailleurs maintenant que les USA veulent renégocier leurs relations avec l’Europe. Des négociations vont s’ouvrir entre les US et l’Union Européenne sous la menace de sanctions sur l’automobile et de la volonté des américains de discuter des subventions qu’ils soupçonnent l’UE de verser à Airbus.

Le troisième point est le bras de fer technologique entre les deux pays dont l’objet est la définition de qui portera la norme technologique de demain et donc qui des deux bénéficiera d’un avantage de monopole. Cette question ne pourra pas être réglée rapidement. Les US sont un peu en retard sur la Chine et la clé ici est un basculement de l’équilibre technologique.

En conclusion, le cycle économique reste sur une allure modérée sans changement de tendance.
Les données disponibles ne valident pas un changement d’allure même si les chiffres du premier trimestre en Zone Euro et aux USA ont été meilleurs que prévu. L’autre point est que la dynamique non coopérative dans les relations entre les USA et la Chine va engendrer et maintenir une forte incertitude qui pénalisera l’allure de la croissance globale dans la durée. Le nouvel équilibre à venir est en train de se construire et c’est pour cela que l’on ne peut s’attendre à un changement de tendance durable sur l’activité. L’incertitude va pénaliser les comportements et se traduire par davantage d’attentisme notamment sur l’investissement.

Ce post est disponible en version pdf Ma Chonique Hebdo – 7 Mai 2019

L’Italie, la Route de la Soie et la Chine – Ma Chronique hebdo

La signature d’un compromis entre l’Italie et la Chine à propos de l' »Initiative Ceinture et Route » (Belt and Road Initiative (BRI par la suite)) est marquant puisque l’Italie est le premier pays fondateur de l’Union Européenne à entrer dans le processus. Cette initiative vise à développer des courants d’échanges plus denses entre la Chine et diverses régions du monde.
En Europe, l’Italie est le 12ème pays de l’UE à s’inscrire dans cette initiative chinoise. La Grèce, la Hongrie ou encore la Pologne n’y sont pas hostiles. La densité du transport ferroviaire entre Chengdu et Lodz s’est franchement accrue ces 5 dernières années dans le cadre des échanges entre les deux pays. En revanche la Suède est plutôt hostile à l’initiative chinoise. Les français et les allemands sont prudents dans leurs réactions probablement parce qu’ils perçoivent à la fois les opportunités que cela donne en matière d’activité et d’échanges mais aussi les contraintes d’un programme défini avant tout par la Chine.

L’accord entre la Chine et l’Italie n’est pas encore très important en montant et il ne reflète pas encore un engagement ferme des deux pays. Il a cependant créé un peu de pagaille dans le gouvernement italien entre Di Maio qui a tout fait pour favoriser cet accord et Salvini qui n’en voulait pas.

Les chinois sont très attachés à cette dynamique internationale et au rôle de la Chine dans l’équilibre global. Xi Jinping avait remis au premier plan cette vision du monde avec la mise en place de la BRI dès 2012 juste après son arrivée à la présidence de la Chine. Il voulait et souhaite encore inscrire la nouvelle phase du développement chinois dans un cadre plus large, celui dans lequel s’est inscrit le développement chinois il y a plus de 2000 ans lorsque le développement tentaculaire des Routes de la Soie façonnait l’Asie jusqu’à l’Europe. Lors de son récent voyage en Europe, Xi Jinping n’a pas manqué de rappeler les relations très anciennes entre Rome et la dynastie Han qui régna entre 206 avant JC et 220 après JC. Il a évoqué aussi le voyage en Chine de Marco Polo, riche marchand vénitien au 13ème siècle. Les chinois voulaient ainsi marquer l’attachement historique avec l’Italie mais aussi l’influence et l’inscription dans la durée de la Chine à l’échelle planétaire.

Cette irruption de la Chine en Europe par le biais de cette Initiative provoque forcément des interrogations sur les relations des deux régions. C’est une étape nouvelle que de cibler l’un des fondateurs de l’Union Européenne. D’autant que l’Italie n’était pas si mal lotie dans les investissements chinois en Europe. Si le Royaume Uni a été la cible préférée des investisseurs et entreprises chinoises depuis 2000 (59.9 Mds d’euros en cumulé jusqu’en 2018 selon Merics), l’Italie se classe juste derrière l’Allemagne avec un montant de 15.3 Mds contre 22.1 pour les allemands. La France se classe 4ème avec 14.3 milliards.

Mais ce choix politique de l’Italie pose plusieurs questions.

Cette décision est elle un moyen de diviser les européens dans un contexte global où l’homogénéité de l’Europe est interrogée. Plusieurs pays ne souhaitent plus respecter les règles de l’UE de façon aussi stricte que par le passé. Cela est le cas de l’Italie mais aussi de la Pologne, de la Roumanie et de quelques autres. Au regard de la méfiance des européens à l’endroit de la Chine, n’est ce pas pour cette dernière un moyen d’enfoncer un coin dans l’unité européenne ? On peut s’interroger car en facilitant le relâchement des contraintes européennes les chinois peuvent trouver des espaces plus confortables pour mettre en œuvre une stratégie de développement globale tout en renforçant leur position internationale ?

On peut aussi se demander si le choix fait par l’Italie n’est pas un moyen pour l’Europe du sud de faire pression sur l’Europe du nord et sur la Commission Européenne. Les relations avec la Chine pourraient ainsi être un levier pour les pays du sud et notamment pour l’Italie dont les tensions avec Bruxelles se sont franchement accrues depuis l’arrivée du gouvernement de coalition.
La Chine a déjà fait des emplettes dans le port d’Athènes (Pirée), de Sines au Portugal, de Valence en Espagne et ont pris pied dans le port industriel de Venise (Mestre-Marghera). La Chine, parfois via Hong Kong, possède désormais ou gère 10 % des ports européens sans compter les offres qu’ils déposent pour en gérer davantage. C’est un chiffre significatif et cela pourrait alimenter les déséquilibres et les pressions entre Etats européens dans une Europe moins homogène.

On peut finalement se demander si ce comportement des chinois qui cherchent à gagner en influence n’est pas le reflet du caractère secondaire de l’Europe. Celle-ci est une zone à fort pouvoir d’achat mais qui est divisée malgré les institutions et qui ne semble pas faire partie de la bataille technologique que la Chine livre avec les USA. C’est alors un moyen de rompre l’unité imaginée des européens vis-à-vis des américains et de se donner les moyens d’avancer les pions technologiques qui se traduiront in fine par le leadership technologique de la Chine en Europe afin d’asseoir sa position globale ? On a vu récemment, notamment vis-à-vis de l’Allemagne, les menaces faites par la Maison Blanche pour ne pas permettre l’utilisation de la technologie Huawei dans le renouvellement des infrastructures de téléphone mobile.

Enfin, dans cet accord, le point important est Trieste. C’est ce port, une zone industrielle franche, qui doit être la tête de pont italien des chinois. Trieste a des avantages considérables que le Pirée n’a pas et qui explique une grande partie de l’échec des investissements chinois dans le port d’Athènes. D’abord parce que c’est un port inscrit dans un cadre déjà industriel. Ensuite, il existe un réseau ferroviaire beaucoup plus dense qu’en Grèce qui peut ainsi mettre Munich a une distance et un trajet plus court qu’entre Hambourg et Munich. En d’autres termes, Trieste est proche de l’Allemagne du sud, de l’Italie du nord et du sud-est de la France. La route de Shanghai à Trieste est plus courte de près de 10 jours par rapport à une route vers les ports du nord de l’Europe. C’est considérable et cela peut donner à Trieste le pouvoir de contrebalancer Rotterdam ou Hambourg. Cela ne serait pas négligeable dans la formation d’un nouvel équilibre européen.

Retrouver cette chronique en format pdf Ma Chronique hebdo du 1 Avril