Interview sur la croissance française

L’économiste Philippe Waechter, Directeur de la Recherche Economique chez Ostrum AM, était ce mercredi à 8h12 l’Invité de la Rédaction.

La Banque de France a publié hier mardi ses prévisions pluriannuelles actualisées… Elles prennent en compte notamment le fort gain de pouvoir d’achat né des mesures prises par le gouvernement suite mouvement des « gilets jaunes ». Philippe Waechter répondait aux questions d’Olivier Cammas…

https://www.radiototem.fr/media/com_podcastmanager/00-24-linterviewdumatin/TOTEM%20-%20L%20INTERVIEW%20DU%20MATIN%20du%2012-06-2019%20%C3%A0%2008h13.mp3

L’emploi progresse vite en France au T1

L’emploi salarié en France augmente très rapidement au premier trimestre. Avec 92800 emplois de plus, ce chiffre est comparable aux points hauts de 2017. La croissance est plus riche en emplois, c’est indéniable et les réformes sur le marché du travail y ont contribué.

Sur un an, l’emploi salarié augmente de 218 600 ce qui est beaucoup plus fort que ce qui était attendu.

Cette hausse de l’emploi va s’ajouter aux mesures sur le pouvoir d’achat et soutenir la demande interne. De la sorte, la croissance devient plus autonome, compensant le risque associé au choc extérieur (fort ralentissement du commerce mondial). L’économie française devient plus robuste.

Nouveau repli du taux de chômage en France au premier trimestre

Le taux de chômage en France s’est inscrit à 8.4% au premier trimestre pour la France métropolitaine et 8.7% (hors Mayotte).
Depuis le pic du deuxième trimestre 2015 (à 10.2%) le taux de chômage reflue de façon quasi continue. Pour la France métropolitaine, il se situe désormais légèrement en-dessous de sa moyenne de long terme. Le taux de chômage suit la dynamique cyclique de l’économie française. Cependant, on perçoit que la dynamique de l’activité doit rester encore forte durablement pour que le taux de chômage rejoigne les points bas observés dans la période d’avant crise.
Le taux de chômage est passé en-dessous de son niveau structurel que l’on peut estimer comme la moyenne des trente dernières années (8.8% sur le graphe). L’atteinte d’un taux de chômage à 7% et le maintien à ce niveau suppose un taux de croissance fort dans la durée et probablement un changement dans la dynamique du chômage afin que celui ci baisse de façon plus rapide. L’arbitrage chômage/emploi doit probablement se modifier dans la durée mais il ne faudrait pas pour cela que les emplois deviennent plus précaires comme dans les pays anglo-saxons. Là-bas, l’assurance de trouver un emploi très vite même s’il se fait dans des conditions de grande précarité est un moyen de pousser le taux de chômage à la baisse. En France, le chômage est davantage mutualisé et l’assurance vient de cette mutualisation. On voit bien que l’on se situe dans deux modes de fonctionnement différents. Faut-il en changer pour faire baisser le chômage durablement ? Il y a derrière cette question une philosophie différente qui doit faire l’objet d’un choix collectif.

Le graphique montre la cohérence, parfois discutée, entre l’évolution sur un an du taux de chômage et celle de l’emploi privé. Les deux allures sont similaires. Le repli du taux de chômage au premier trimestre 2019 s’accompagne d’une légère accélération de l’emploi.

Le graphique reprend différentes définitions du chômage. Il y a l’indicateur de l’INSEE qui reprend la mesure définie par le BIT (personne qui ne travaille pas, est disponible dans les deux semaines et est en recherche active d’emploi) et celle du halo du chômage (personnes inactives au sens du BIT mais qui souhaiteraient un emploi). Les deux mesures reculent. Le chômage en phase avec l’allure du taux de chômage et la hausse de l’emploiL Le halo s’est infléchi très vite au premier trimestre. Les deux composantes représentent un peu moins de 4 millions de personnes.
L’autre mesure est celle de Pôle Emploi. Les inscrits en catégorie A (qui ne travaillent pas du tout) reculent de façon limitée alors que ceux inscrits en catégories B et C (qui travaillent moins de 78 heures pour les B et plus pour les C) continuent de progresser.
L’ensemble de ces mesures traduit la complexité du marché du travail. On constate cependant que la relation qui existait, en tendance, entre les inscrits en catégorie A et ceux mesurés par l’INSEE (au sens du BIT) avant la crise de 2008 s’est délitée. Les mesures de Pôle Emploi montrent désormais davantage d’inertie que la mesure du BIT et se caractérisent par la hausse des petits boulots mesurée par les catégories B et C.

Le taux de sous-emploi retombe au niveau de 2008. L’amélioration du taux de chômage ne passera pas directement par la réduction des emplois dans cette catégorie. Il faut franchement pousser à la formation pour que réduire dans la durée le nombre de chômeurs et alimenter dans le même temps la croissance.

PIB, Emploi et Productivité en zone Euro

L’emploi a progressé en zone euro au premier trimestre (+1.4% en taux annualisé). L’allure des créations d’emploi est solide. Cependant, depuis le début de l’année 2018 la productivité ne progresse plus. Le PIB ne progresse pas suffisamment vite au regard de la hausse de l’emploi. Le risque est qu’un choc externe provenant par exemple du commerce mondial pénalise l’activité avec, derrière, un ajustement rapide sur l’emploi. L’économie ne se crée pas de marges de manœuvres (pas de gains de productivité) reflétant ainsi une sensibilité aux chocs plus importante.

Dynamique de l’emploi et des salaires en France

L’emploi privé a, de nouveau, accéléré au cours des trois premiers mois de 2019. Le nombre d’emplois créés a été de 66 400 après 54 000 sur les 3 derniers mois de 2018 et 30 800 au cours des 3 mois précédents de 2018.
Depuis le milieu de l’année 2017, l’emploi et le PIB augmentent au même rythme ce qui se traduit par des gains de productivité nuls depuis cette date. C’est ce que l’on observe sur le graphe. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Le PIB a du mal à accélérer au regard de l’allure de l’emploi. Est ce que parce que ces derniers sont mal qualifiés et n’apportent pas suffisamment à la dynamique productive?
On peut faire ici une remarque: si l’économie française est capable de créer de nombreux emplois alors pourquoi se focaliser sur la défiscalisation des heures supplémentaires lorsque le nombre de chômeurs est toujours très importants. S’il faut augmenter le temps de travail, comme cela a été dit, alors profitant de cette capacité à créer des emplois. Ce sera pour le bénéfice de tous et pas seulement à l’avantage de ceux qui ont un emploi.

L’emploi progresse principalement dans les services marchands. Ce secteur comprend l’intérim mais le niveau d’emplois dans l’intérim est stable donc c’est plutôt positif. L’industrie continue de créer de nombreux emplois. Depuis le 3ème trimestre 2017, ce secteur a toujours créés des emplois. C’est un vrai changement de tendance qui peut résulter de l’assouplissement du marché du travail. La construction est toujours sur une allure dynamique également.

Avec le repli de l’inflation au premier trimestre, les gains de pouvoir d’achat se sont accélérés. Le salaire mensuel de référence augmente de 1.6% sur un an alors que les prix (hors tabac) ne progressent que de 1%.
L’effet pétrole (essence) de 2018 est derrière nous et le maintien d’un prix du pétrole autour de 70 dollars (moyenne 2018 à 71.7 $) devrait permettre à l’inflation de rester autour du niveau actuel. Cela se traduira encore par des gains de pouvoir d’achat pour les salariés français.

En dépit de la belle allure de l’emploi en France, il n’y a pas de rattrapage par rapport à l’allure de la zone Euro. La reprise de l’emploi a démarré plus tard en France (2015) mais il n’y a pas d’effet de rattrapage depuis. La France fait même un peu moins bien que la zone Euro. Il y a plutôt un écartement entre les deux indicateurs sur le graphique (depuis début 2017, l’emploi en zone Euro a progressé presque deux fois plus vite qu’en France (4.1% vs 2.5%) . Les efforts à faire en France doivent être encore plus importants pour dynamiser le marché du travail et faire aussi bien que les autres pays européens